Depuis les années 1970 la Tunisie a adopté un modèle de développement basé sur le secteur public qui a vu l’Etat jouer un rôle actif dans les secteurs stratégiques et pour imposer des obstacles à l’accès dans de très larges secteurs de l’économie. La Tunisie s’est bien développée pendant les années 70 lorsque des mesures limitées ont été prises pour ouvrir l’économie, notamment avec la création du régime « offshore », associée à des politiques d’état proactives d’industrialisation. Dans les années 1980, cependant, les limites du modèle économique planifié ont commencé à apparaitre lorsque la Tunisie a été impactée par une crise économique grave. Certains secteurs de l’économie ont été libéralisés à la fin des années 1980 et dans les années 1990 avec la consolidation du secteur « offshore » dans le cadre d’un processus de plus grande intégration avec
l’Union Européenne (UE). Cependant, la base du modèle économique est restée fondamentalement inchangée, avec un Etat qui a conservé un contrôle étroit d’une grande partie de l’économie nationale. De ce fait, à la fin des années 1990, l’économie avait de plus en plus de mal à progresser et la performance économique est demeurée insuffisante.

 

Defait, comme nous le verrons ci-dessous, jusqu’à présent, plus de 50 pourcent de l’économie tunisienne demeure soit fermée soit soumis à
des restrictions d’accès, et de nombreux règlements et interventions gouvernementaux mènent à la distorsion du développement du marché et créent des obstacles indésirables.

 

Précisément, nous constatons que les marchés tunisiens fonctionnent de façon sous-optimale en raison de : l’existence de restrictions sur le nombre de sociétés autorisées à opérer sur le marché, les restrictions sur les activités du secteur privé, y compris des restrictions aux investisseurs étrangers, et la prévalence de monopoles légaux ; l’absence de conditions équitables et de non-discrimination entre les entreprises ; et le contrôle sur les prix et autres variables du marché qui augmentent le risque de l’entreprise et réduisent la capacité concurrentielle des entreprises. Nous passons en revue chacun de ces trois facteurs ci-dessous.

 

Des restrictions généralisées au nombre d’entreprises, des restrictions à l’égard des  activités du secteur privé, en particulier pour les investisseurs étrangers, et la prévalence de monopoles légaux entravent la concurrence en Tunisie.

 

En Tunisie, les restrictions sur le nombre d’entreprises autorisées à opérer sur les marchés sont couplées avec de nombreux monopoles légaux (publics) et des contraintes réglementaires excessives dans les industries de réseau. Les obstacles règlementaires découragent les investisseurs, aussi bien tunisiens qu’étrangers, de créer de nouvelles entreprises et d’agrandir les entreprises existantes, et les empêchent donc d’embaucher plus de personnel. En fait, les secteurs dans lesquels l’investissement est confronté aux restrictions représentent près de 50 pourcent de l’économie tunisienne, et ce à travers le Code d’incitation aux investissements, la Loi sur la Concurrence ou la législation sectorielle spécifique qui régulent les secteurs des services, notamment les télécommunications, la santé, l’éducation, et les services professionnels. Le nombre
de concurrents est explicitement restreint par la loi ou la réglementation dans certains marchés (par exemple : l’eau, l’électricité, les télécommunications, le transport routier, le transport aérien, le transport ferroviaire, le tabac, la pêche, le tourisme, la publicité, la santé, l’éducation, la formation professionnelle et la formation, l’immobilier, les services d’information agricole, le commerce de détail et de la distribution, et autres) de telle manière que beaucoup de ces secteurs à l’heure actuelle restent de facto fermés à la concurrence. Le fonctionnement des marchés en Tunisie est également limité par des restrictions réglementaires sur le nombre de concurrents dans les industries de réseau et autres activités et services à l’entreprise, qui limitent l’accès libre. Les secteurs de réseau tels que le gaz et l’électricité, la collecte de l’eau, la purification et la distribution, le transport ferroviaire (exploitation des infrastructures, transport de passagers et de marchandises) ainsi que d’autres secteurs tels que l’approvisionnement en tabac sont des monopoles légaux ou étatiques. En outre, les obstacles réglementaires sur les télécommunications internationales et le transport aérien se traduisent par des monopoles ou des oligopoles de facto aussi dans ces secteurs. Il n’est pas inhabituel dans le monde de voir des monopoles (publics) dans les services de réseaux de base, notamment l’eau, le gaz et l’électricité (bien que dans certains pays certains segments de ces marchés et services ont été ouverts à des opérateurs supplémentaires). En Tunisie, cependant, même les marchés des transport et des services de télécommunication, où la participation du secteur privé est habituelle, sont demeurés fermés en comparaison avec des pays comparables.

 

Le secteur des télécoms est caractérisé par des niveaux bas de concurrence dus à l’accès restreint au marché et à des réglementations qui n’encouragent pas la concurrence entre les entreprises en place et mènent à des prix très élevés pour les entreprises et consommateurs tunisiens. L’opérateur étatique, Tunisie Télécom (TT), jouit d’un monopole sur les communications par ligne de téléphone fixe, et possède une des trois licences de téléphonie mobile et licence 3G dans le pays. Dans le marché national, tous les opérateurs utilisent l’infrastructure de connexion nationale (backbone) de Tunisie Telecom, y compris l’administration et les sociétés privées. Tunisie Télécom est aussi propriétaire de toutes les stations d’atterrissement des câbles sous-marins internationaux et a de facto une position de quasi-monopole dans la location de lignes nationales et internationales. Il y a deux autres opérateurs de téléphonie mobile et 3G, nommément Ooredoo (dont la raison sociale était Tunisiana jusqu’à avril 2014) et Orange. En 2012 Ooredoo détenait approximativement 53 pourcent du marché mobile ; alors que Tunisie Télécom détenait approximativement 36 pourcent et Orange détenait les 11 pourcent restants. En réalité le marché des télécommunications peut être décrit comme un duo-monopole. De fait, étant donné l’environnement réglementaire restrictif qui limite la concurrence, cela prendra des années avant que le troisième opérateur mobile, Orange, puisse concurrencer sur un pied d’égalité Tunisie Telecom et Ooredoo.
Sur le marché des télécommunications internationales, les trois mêmes opérateurs (Tunisie Telecom, Ooredoo et Orange) ont le droit d’offrir la communication voix depuis la Tunisie.

 

En comparaison, les pays d’Europe de l’Est ont en moyenne 10 opérateurs de communications internationales ayant leurs propres installations. En outre, lorsqu’il s’agit de communication voix internationale, les trois opérateurs offrent les services de communications
internationales uniquement à leurs clients d’accès (c.-à-d. Ooredoo ne peut pas offrir des services de communication internationales aux abonnés d’Orange et Tunisie Télécom ainsi de suite).

 

Les bonnes pratiques requièrent la libéralisation de ce segment (puisque typiquement un grand nombre d’opérateurs opèrent dans ce segment) et de permettre aux opérateurs de s’adresser à toute la base d’abonnés d’un pays donné. Il résulte de la concurrence limitée dans la plupart des segments du marché des télécommunications, que les consommateurs tunisiens paient des prix très élevés, ce qui affecte négativement la compétitivité des entreprises tunisiennes (encadré 2.3). Il convient de préciser que, si certains segments du marché des télécoms souffrent de restrictions à l’accès, notamment dans les télécommunications internationales, les autres segments – par exemple les communications par téléphone cellulaire – sont naturellement limitées par la petite taille du marché tunisien. Cependant, même lorsque le nombre de fournisseurs ne peut être augmenté, il est important de réglementer ces marchés afin de favoriser la concurrence (par exemple, parmi les trois fournisseurs dans le marché des téléphones portables) et de supprimer les possibilités de profits oligopolistiques (qui sont obtenus au détriment des consommateurs tunisiens, les entreprises et de l’économie au sens large).

 

Dans le secteur du commerce de détail, de nombreuses restrictions réglementaires distordent les conditions de marché. Le secteur du commerce de détail semble être polarisé et comprend beaucoup de micro-commerces et trois enseignes
de grandes surfaces(ces dernièrres détiennent près de 16 pourcent des parts de marché, et vendent principalement des produits alimentaires, atteignant près de 62 pourcent de leurs ventes) ; les prix des produits alimentaires vendus par les grandes surfaces semblent être en moyenne 10-15 pourcent plus bas que ceux dans les autres magasins, étant donné les économies d’échelle.

 

Afin de tenter de maintenir un certain équilibre entre les grandes surfaces et les petits commerçants, la cadre règlementaire a introduit
une autorisation supplémentaire par la Commission Nationale de l’Urbanisme (CNUC) (tel que spécifié dans le Code d’Urbanisme) pour l’ouverture de grandes surfaces/hypermarchés (de plus de 1500 m2) et des centres commerciaux (de plus de 3000 m2.) et des
exigences administratives supplémentaires pour les investisseurs étrangers (carte de commerçant). Alors que le rôle du CNUC est de s’assurer du respect des dispositions légales sur l’urbanisme et les questions environnementales, la procédure pour obtenir cette autorisation est très lourde et crée des obstacles inutiles à l’accès.

 

Une restriction supplémentaire dans la même réglementation oblige les fournisseurs à vendre leurs produits aux détaillants par l’intermédiaire
de grossistes ou de grandes surfaces qui agissent comme des grossistes, limitant ainsi les incitations pour les fournisseurs de développer leurs activités et obtenir des marges plus élevées. Dans certains cas, les producteurs peuvent distribuer leurs produits, mais uniquement après l’approbation du Ministère du Commerce. En outre, comme nous le verrons plus loin, certains produits agricoles (par exemple les céréales et la viande importée) ne peuvent être distribués que par des entités étatiques (“Offices”) à des prix contrôlés.

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Nombre de services exclusifs par profession en Tunisie : Comparaison avec les moyennes de l’OCDE et les cinq premiers pays les plus performants de l’OCDE

 

En comparaison aux meilleures pratiques internationales, la Tunisie impose aussi des restrictions sévères à la concurrence sur les marchés
des services professionnels. L’autoréglementation et la réglementation d’Etat des professions ont le potentiel de créer des effets anti-concurrentiels qui ne bénéficient et ne protègent pas les consommateurs. Il existe un consensus général que les réglementations professionnelles qui créent des structures anti-concurrentielles ou permettent un comportement anti-concurrentiel doivent être éliminées.

 

Des contraintes structurelles et comportementales spécifiques sur les pratiques professionnelles devraient être éliminées puisqu’elles
n’ont aucun avantage pour le bien-être des consommateurs, ou que leurs bénéfices ne dépassent pas les couts qu’elles induisent. Dans plusieurs pays, l’auto-réglementation professionnelle a des effets directs ou indirects de restriction de la concurrence sur les marchés concernés, augmentant les prix et limitant la variété et l’innovation dans les services professionnels. L’élimination des réglementations qui facilitent le comportement coordonné servira à réduire les couts des services professionnels.
Premièrement, toutes les professions peuvent offrir ces services exclusifs élargis pour la fourniture des services concernés, et seules les entreprises tunisiennes peuvent fournir ces services exclusifs (excepté le conseil en investissement qui peut être fourni par des opérateurs étrangers). De plus, il y a une interdiction totale de publicité pour les catégories professionnelles concernées (architectes, ingénieurs,
services juridiques et comptables). Pour certaines professions, les prix sont aussi règlementés. Il faut signaler que bien qu’il ne soit pas inhabituel au sein de l’EU et de l’OCDE que certaines professions jouissent de l’exclusivité ou les droits exclusifs partagés pour fournir des services spécifiques, la Tunisie semble être beaucoup plus restrictive et protectrice des privilèges professionnels (figure 2.1). La majorité (plus de 60 pourcent) des pays de l’OCDE et de l’UE n’ont aucune réglementation de prix dans ces professions

 

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Nombre de secteurs ayant au moins une entreprise publique : Tunisie en comparaison avec les pays de l’OCDE, non-OCDE et Europe Centrale et de l’Est (ECE)

L’ouverture aux IDE est particulièrement restreinte en Tunisie et des règles de jeu équitables entres les entreprises nationales et les entreprises étrangères, n’est pas garanti par la réglementation. Les limites réglementaires ou autres limites légales sur le nombre ou la proportion d’actions qui peuvent être acquises par un investisseur étranger sont fréquentes en Tunisie . Pour 49 secteurs(qui couvrent 38 pourcent de l’économie), les projets d’investissement sous soumis à l’autorisation de la Haute Commission de l’Investissement lorsque l’actionnariat étranger dépasse 50 pourcent. Tel que mentionné ci-dessus, les restrictions sur l’actionnariat étranger existent pour toutes les professions libérales (juridique, comptabilité, architectes, ingénieurs), ce qui rend difficile l’entrée des investisseurs étrangers sur ce marché. Aussi, le commerce de gros est uniquement autorisé pour les entreprises tunisiennes.

 

Dans le secteur du transport, selon l’accord sur les concessions de transport terrestre, les étrangers doivent entrer en partenariat avec des citoyens tunisiens pour fournir des services de transport terrestres. Plus généralement, les entreprises étrangères n’ont pas de possibilité de recours à travers le droit privé en Tunisie.

 

Au-delà des restrictions à l’accès et des monopoles publics, les entreprises d’Etat continuent à jouer un rôle dominant en Tunisie, où le gouvernement contrôle des entreprises dans des marchés qui sont typiquement ouvert à la participation du secteur privé. Les entreprises publiques représentent approximativement 13 pourcent du PIB (ONUDI 2006) et près de quatre pourcent de l’emploi total dans le pays. Selon les informations disponibles, le gouvernement contrôle au moins une entreprise dans 19 secteurs en comparaison à une moyenne de 12 secteurs pour les pays de l’OCDE, une moyenne de 7 secteurs dans les cinq pays les plus performants au sein de l’OCDE .

 

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Etendue de l’actionnariat public dans le secteur du gaz secteur et du transport aérien en Tunisie

 

Dans le secteur de l’infrastructure, il y un nombre estimé de 32 entreprises publiques,17 alors qu’en comparaison dans les pays de l’UE il y a en moyenne 9 entreprises publiques dans les secteurs de l’infrastructure (base de données PMR de l’OCDE). L’Etat est actif particulièrement dans
le domaine des services publics (électricité, eau, traitement des eaux, transport des passagers) ainsi que dans l’importation de certains produits de base considérés sensibles, tels que les céréales, le thé, le café, l’huile végétale, le fer et les produits pharmaceutiques (ACRLI 2008). En Tunisie, les entreprises publiques détiennent entre 50 pourcent et 100 pourcent des marchés du gaz, de l’électricité, du transport ferroviaire, du transport aérien, et des services de télécommunication de ligne fixe, alors que plusieurs entreprises publiques jouissent de monopoles pour la production, l’importation et la distribution de divers produits (p. ex. les céréales, l’huile, la viande ou le sucre ; (figure 2.3).

 

Il est important de préciser d’emblée, cependant, que la propriété de ces entreprises par l’Etat n’est pas le problème en soi. En termes de fonctionnement des marchés ce qui est important, c’est que ces entreprises doivent fonctionner efficacement en étant assujetties à des règles de
gouvernance d’entreprise adéquates (qui comprennent l’indépendance par rapport au gouvernement et à l’administration publique). Par ailleurs, ces entreprises publiques ne devraient pas bénéficier d’avantages déloyaux et privilèges de l’État .

 

Ce qui est inhabituel c’est le fait qu’en Tunisie la présence des entreprises publiquesest relativement grande dans les secteurs tels que l’industrie manufacturière, le transport, le tourisme et les loisirs et autre services qui sont clés pour les entreprises privées. Alors que, telle que mentionnée ci-dessus, la présence d’entreprises publiques n’est pas inhabituelle dans certains segments des industrie dites de de réseau, l’Etat tunisien est aussi présent dans d’autres secteurs pour lesquels l’implication de l’Etat est difficile à justifier. L’Etat contrôle des entreprises dans divers sous-secteurs de production et service, tels que les hôtels, restaurants et autres activités commerciales. De plus, trois entreprises publiques fournissent des services de golf et douze entreprises publiques sont actives dans le secteur de l’immobilier. La présence des entreprises publiques dans ces secteurs est contraire aux pratiques internationales et ne répond à aucune logique économique.

 

Certains segments dans le domaine des services de transport, qui pourraient desservis par les opérateurs privés, sont encore contrôlés par des entreprises publiques dominantes avec une part de marché de plus de 50 pourcent. Deux entreprises publiques dominantes fournissent respectivement des services de transport maritime et gère les opérations portuaires. La Compagnie Tunisienne de Navigation (CTN) assure le transport de passagers à travers le port de la Goulette (le transport de marchandise dans ce port est limité aux frêt en vrac et en dégroupage), alors que la STAM est un monopole de facto qui assure les opérations de transitaire et de manutention dans le port de Rades. Ce dernier est le plus important port marchand —95 pourcent des containers passent par le port de Rades— mais son infrastructure n’est pas adéquate pour le transport des containers et la manutention de l’infrastructure du port requiert des améliorations. La compagnie possède un fort pouvoir de fixer les prix puisque ses tarifs sont apparemment 30 à 50 pourcent plus élevés que ceux de ses concurrents. De même, dans le transport aérien, la compagnie nationale, Tunisair, cumule diverses fonctions : services de transport aérien ainsi que les services de fret et manutention à l’aéroport.

 

La plupart du transport de passagers est assuré par Tunisair sur les liaisons internationales régulières et charters – représentant approximativement 63 pourcent de tous les sièges disponibles sur le marché. Les services de cargo et de manutentions sont aussi dominés par Tunisair. A part Air France, qui est actionnaire de Tunisair, le marché est demeuré relativement fermé aux autres compagnies aériennes.
Le cadre réglementaire protégeant Tunisair empêche les autres compagnies aériennes d’offrir des alternatives viables de transport, ce qui résulte en des prix plus élevés et des services de moindre qualité pour les consommateurs tunisien, et a aussi des répercussions négatives sur plusieurs secteurs clé tels que le tourisme, tout en entravant la compétitivité et la création d’emploi à travers toute l’économie. Contrairement à plusieurs pays de l’OCDE, il n’y a pas d’accord régional sur le transport aérien entre la Tunisie et les autres pays de la région, de même la Tunisie n’a pas signé un accord Open Sky UE-Tunisie

 

Encore plus important, il n’est pas inhabituel en Tunisie que les entreprises publiques reçoivent un traitement de faveur sous diverses formes, et ainsi des conditions équitables ne sont pas garanties pour tous les acteurs du marché, résultant en des distorsions et des pertes économiques. Les Entreprises d’Etat bénéficient régulièrement d’ « Aides de l’Etat » (c.-à-d. toute aide donnée par une entité gouvernementale et qui fausse la concurrence en favorisant certains marchés ou entreprises) telles que les injections de capital et les garanties pour les entreprises publiques en difficulté financière ou des prêts préférentiels émanant de banques publiques ou de l’Etat lui-même.

 

L’Etat tunisien soutient souvent des entreprises publiques qui tournent à perte, aux frais du budget de l’Etat. Les diverses formes d’appui étatique sont fournies à travers un processus ad-hoc au lieu de se faire sur des critères clairement définis. Les meilleures pratiques exigent que, lorsque le gouvernement participe directement dans les marchés, il est important de garantir que les principes de neutralité compétitive soient mis en place. La neutralité compétitive requiert qu’aucune entité opérant sur un marché économique ne soit assujettie à des avantages ou désavantages compétitifs injustifiés.
Controller l’aide de l’Etat et s’assurer de la neutralité concurrentielle aidera à éviter le favoritisme et à assurer des règles de concurrence égales entre les sociétés publiques et privées. Par exemple, au Brésil, la Constitution interdit explicitement l’octroi de privilèges fiscaux aux entreprises publiques, si de tels avantages ne sont pas offerts au secteur privé aussi. En Australie, les mesures de neutralité compétitive comprennent la taxation, la dette, et la neutralité règlementaire ainsi que l’application des taux commerciaux de rendement comme justification pour la rétention d’actifs dans le cas des entreprises publiques, et non le financement croisé ou les subventions cachées aux Entreprises d’Etat par les fonds publics. En Hongrie les réglementations légales qui ont été adoptées pour respecter les principes de neutralité compétitive dans le domaine de la neutralité financière, en relation avec « la transparence des relations financières entre les organes généraux du gouvernement et les entreprises
publiques et la transparence financière au sein des entreprises ».

 

De plus, le contrôle étendu des prix et d’autres variables de marché augmentent les risques et réduisent la capacité concurrentielle des entreprises tunisiennes. En Tunisie, les contrôles des prix existe à tous les niveaux de production et distribution pour une large gamme de produits alimentaires et non-alimentaires, et de services. De même les marges de distribution de divers produits sont assujetties au contrôle de l’Etat. Une revue des pairs conduite sous l’égide de la CNUCED a montré que dans le secteur productif, les prix de 13 pourcent des produits sont encore règlementés, en comparaison avec 20 pourcent dans le secteur de la distribution — le rapport a conclu qu’une partie non-négligeable de l’économie tunisienne n’est pas ouverte la concurrence libre et qu’il n’y a pas de signes d’améliorations à ce sujet (CNUCED 2006). Les secteurs où les prix sont contrôlés à tous les niveaux de distribution sont aussi associés à une présence significative d’ entreprises publiques représentant au moins 55 entreprises, 24 en comparaison avec au moins quatre entreprises publiques dans les secteurs où les prix sont contrôlés au niveau de la production et au moins douze entreprises publiques dans les secteurs où les marges de distribution sont contrôlées.

 

Les offices de commercialisation des produits agricoles continuent aussi à intervenir sur les opérations des marchés, contraignant la production locale et l’investissement. Il y a plusieurs entreprises publiques dans le secteur agricole qui détiennent des positions de monopole dans des chaines de valeur agricoles sur le marché national ainsi que sur le segment de l’import-export. L’Etat intervient dans le secteur de l’agriculture de diverses manières au-delà de programmes de subventions (qui ciblent le pain, les céréales, le couscous, les pâtes, les huiles, le lait UHT, et le concentré de tomate), plus exactement à travers l’exploitation et le contrôle de la production, la distribution et la commercialisation de divers produits agricoles. Par exemple, l’Office des Céréales intervient dans la collecte et le transport des céréales ainsi que dans l’importation ; l’Office du Commerce a un monopole sur les importations de sucre, café et pommes de terre; et l’Office National des Huiles importe les huiles et exporte l’huile d’olive (en gros, non-raffinée); il n’a pas l’exclusivité de l’exportation de l’huile d’olive mais il contrôle l’accès aux quotas de l’UE (surtout pour l’huile non-raffinée). Dans certains cas, tels que pour l’Office des Huiles, la part de marché que l’Etat contrôle est assez limitée, mais les Offices ont d’autres moyens de pressions à travers lesquels ils peuvent influencer les marchés, par exemple à travers la réglementation des marchés ou l’émission de certificats de qualité aux exportateurs privés. De même, pour les produits dont les prix sont typiquement déterminés par l’offre et la demande (légumes, viandes blanches, bœuf, agneau, œufs) l’intervention sur les prix peut se faire indirectement, par exemple à travers les importations, les fonds de stabilisation des prix et autres opérations de marché. C’est une question de l’étendue et du type d’intervention au-delà des subventions. Une décision unilatérale par le gouvernement de réduire les opérations ou interventions sur les marchés des offices donnerait un signal positif aux investisseurs privés dans ce secteur.

 

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Liste des produits assujettis à un contrôle des prix / marges

En résumé, les marchés tunisiens sont caractérisés par de multiples restrictions à la concurrence qui résultent en un environnement dans lequel les entreprises ne peuvent pas être concurrentielles et ne peuvent pas croitre sur la base de leur capacité productive et/ou la qualité de leurs services. Nos conclusions soulignent que la concurrence est fortement contrainte en Tunisie, à cause d’un mélange d’obstacles réglementaire et monopoles légaux, un appui privilégié pour les entreprises publiques, et un contrôle des prix extensif. Par exemple, les sociétés survivent en manipulant l’environnement réglementaire à leur avantage et au détriment des consommateurs et la performance économique générale. En fait, ces obstacles mènent à des prix plus élevés pour les consommateurs et les entreprises, comme le corroborent de nombreux exemples : le prix de la banane et le prix des grains de café torréfiés qui sont les deux à peu près deux fois plus cher en Tunisie par rapport au marché international, le prix des pneus de voiture, qui est de 30 à 50 pourcent plus élevé que le prix international, le prix des appels téléphoniques internationaux, qui est de 10 à 20 fois le prix du marché international, le prix des billets d’avion qui est estimé 30 à 50 pourcent plus élevé qu’ailleurs, ainsi de suite. Il faut noter que la plupart de ces obstacles à l’accès et à la concurrence concernent le secteur onshore. Cependant le secteur offshore — tout en réussissant mieux que le secteur onshore — souffre aussi de l’impact de ces réglementations (même si c’est indirectement). La faible efficacité des secteurs ‘onshore’, surtout les services d’épine dorsale (dits backbone) , affecte de manière négative la compétitivité de cette économie ‘offshore’, la condamnant à des activités à faible valeur ajoutée qui se basent principalement sur la main d’œuvre bon marché (pour l’assemblage de produits intermédiaires importés). En conséquence, l’impact de ces obstacles à la concurrence est à la base des carences du modèle économique tunisien.

 

Il faut souligner que ces obstacles à la concurrence sont au cœur du système de clientélisme, d’extraction de rentes et d’exclusion sociale qui afflige la Tunisie. L’architecture réglementaire existante est elle-même un produit du copinage – qui a mené à la prolifération de réglementations et restrictions. Dans ce contexte, l’élimination des obstacles à la pression concurrentielle et la simplification des procédures sont non seulement nécessaires pour arriver à une meilleure allocation plus efficace des ressources mais aussi pour assurer un accès plus équitable aux opportunités pour tous les tunisiens. En fait, l’analyse détaillée ici, montre qu’un effet secondaire du système tentaculaire de réglementations et restrictions à l’accès au marché est la culture d’exclusion (insider-outsider). Ce système permet de donner beaucoup de pouvoir discrétionnaire à l’administration, un pouvoir qui a été clairement abusé en Tunisie pour donner un accès privilégié et des avantages à ceux dans le cercle rapproché des pouvoirs politiques et administratifs.