Dans son rapport sur la Tunisie publié en mars, le Fonds monétaire international (FMI) dit ce qu’il exige du gouvernement tunisien mais doute que ce dernier pourra tenir ses promesses. Sans une grande rigueur et le renoncement à tout laxisme, sans un gouvernement plus décidé et plus fort, la Tunisie va dans le mur.

Le « Printemps » politique en Tunisie n’a pas été suivi d’un « Printemps » économique, c’est le moins qu’on puisse dire. L’admiration qu’a suscitée le cheminement vers la démocratie de ce petit pays du Maghreb doté d’une vraie société civile n’a d’égal que l’inquiétude qu’engendre son économie rendue chaotique par les démagogies, les impatiences populaires et la persistance d’un modèle low-cost hérité de l’ère Ben Ali.

Un rapport du Fonds monétaire international (FMI) publié le 10 mars confirme l’avenir sombre de la Tunisie. Ce document de 93 pages éclaire les causes des médiocres performances de son économie qui ne lui permettent pas de satisfaire les énormes besoins de ses 11 millions d’habitants. Il fixe les conditions d’un scénario de convalescence et rappelle les remèdes à administrer… que tout le monde connaît !

Avant de rendre compte de ce document qui permettra à tous les acteurs de prendre date, quelques explications liminaires s’imposent pour en comprendre les tenants et les aboutissants et en finir avec certaines idées reçues.

Tout d’abord, soulignons qu’il ne s’agit pas d’un rapport habituel comme le Fonds en produit chaque année sur l’économie de chacun de ses 189 pays membres. Un an après que le gouvernement de Habib Essid a signé, le 20 mai 2016, avec le FMI un programme comportant un prêt de 2,83 milliards de dollars sur quatre ans en contrepartie de profondes réformes, il s’agissait d’examiner comment s’exécutait ce programme. L’institution de Washington est comptable des aides qu’elle fournit et ne les débourse que par tranche après s’être assurée que le pays destinataire tient ses engagements.

On a beaucoup accusé le FMI – à juste titre – d’imposer des remèdes de cheval aux pays en difficulté et d’avoir fait beaucoup de dégâts en Afrique, en Asie ou en Amérique latine en imposant les règles d’un libéralisme à tout crin, déstructurant les économies malades et paupérisant les plus pauvres.

Depuis dix ans – très exactement depuis la direction de Dominique Strauss-Kahn -, ce n’est plus le cas : le rapport sur la Tunisie se penche à plusieurs reprises sur le sort des ménages

Le Fonds monétaire international a exigé du gouvernement tunisien plus de réformes. « vulnérables » et conseille de conduire les réformes avec la participation des partenaires sociaux, donc avec les syndicats. Il ne préconise aucune privatisation, pas même dans le secteur bancaire. On peut même dire que ses préconisations ne sont pas sévères malgré la grave crise des finances publiques tunisiennes.

Formellement, le rapport est écrit en accord avec le gouvernement afin de ne pas le mettre en difficulté. Cela donne un texte ampoulé et  technique qu’il faut lire entre les lignes et où la langue de bois dominante est par endroit abandonnée pour des jugements sévères. Il est accompagné d’une lettre d’intention signée par le Premier ministre, Youssef Chahed, et par le gouverneur de la Banque centrale, Chedly Ayari, suivie de la liste des réformes promises par eux.

Ce qui saute aux yeux, c’est que la lettre d’intention gouvernementale est le copié-collé du rapport principal, ce qui veut dire que les autorités tunisiennes n’ont pas proposé grand- chose et qu’elles ont fait preuve d’une capacité de négociation limitée, faute de vision à long terme.

Voici remises en forme, pour les besoins de leur intelligibilité, les principales conclusions de l’examen du malade tunisien par le docteur FMI.

Les symptômes : La liste des signes pathologiques est impressionnante.

Anémie : la croissance s’étouffe d’année en année et son taux est tombé de 3,9 % en 2012, l’An I du Printemps, à 1 % en 2016. Et ce n’est pas la remontée espérée par le FMI à 2,3 % cette année qui améliorera le sort de la population.

Hémorragies : la Tunisie est abonnée aux déficits jumeaux. Le déficit budgétaire a atteint 5,9 % du produit intérieur brut (PIB) l’an dernier et le déficit du compte courant, 10 % durant les quatre premiers mois de 2017. Conséquences, la dette publique a explosé de 45 % du PIB en moyenne durant les années 2010-2014 à 63 % fin 2016 et le dinar s’est dévalorisé de 18 % entre mai 2016 et avril 2017. Les réserves sont tombées à 5,8 milliards de dollars fin mars 2017, soit l’équivalent de trois à quatre mois d’importations.

Hypertension : le taux d’inflation demeure sous les 4 %, mais les tensions sur les prix sont de plus en plus perceptibles en raison de la dépréciation du dinar qui renchérit les produits importés mais aussi en raison des hausses de salaires consenties il y a huit mois. Le taux de chômage demeure aux alentours de 15 %, mais s’élève à 30 % pour les jeunes et les femmes. Le secteur informel représente la moitié de l’économie du pays. Les disparités de revenus et les inégalités de développement territorial ne cessent de s’aggraver, provoquant une agitation sociale qui perturbe l’activité et mine la confiance.

Le rapport du FMI résume ce tableau inquiétant en ces termes : « Le pays fait face à un fort et croissant double déficit [budgétaire et commercial] ainsi qu’à un niveau de dette élevé, en même temps qu’à une pression inflationniste qui affecte les plus vulnérables de façon disproportionnée. Les possibilités de manœuvre se réduisent en faveur des investissements indispensables à la croissance et des programmes sociaux. L’inflation érode le pouvoir d’achat des plus défavorisés et la dépendance à l’égard des importations bloque la création d’emplois domestiques. » Un cercle vicieux.

Le diagnostic

Les causes de cette situation sont évidemment multiples. La langueur de l’économie européenne, premier client de la Tunisie, l’effort financier considérable fourni pour améliorer la sécurité et renforcer la lutte contre le terrorisme, la méfiance des investisseurs et des touristes après les attentats de 2015 expliquent une partie des difficultés.

Mais les causes internes sont plus nombreuses encore pour expliquer le grave dérapage des comptes. La Tunisie est complètement hors des clous dans quasiment tous les domaines où elle avait promis au FMI en mai 2016 de redresser la barre (déficits, dette, réserves, dinar).

Confrontés à une multiplication des grèves et des manifestations, les gouvernements Essid et Chahed ont cédé aux revendications salariales des fonctionnaires, abandonné l’idée d’un report de l’âge de la retraite, reporté la hausse de l’impôt sur les professions libérales, traîné les pieds pour contraindre les entreprises publiques à une meilleure gestion et pour réduire les subventions à l’énergie, mené à petite allure la réforme bancaire, ralenti la lutte anti-corruption, etc. La perspective des élections locales de la fin 2017 ne dit rien de bon aux experts du FMI qui redoutent un nouveau relâchement de la discipline dont le pays a pourtant un besoin urgent.

Focalisons-nous sur le problème le plus grave : la masse salariale des quelque 700 000 fonctionnaires. Elle représentait 10,7 % du PIB en 2010, 14,5 % en 2016 et menace d’atteindre 15 % en 2018. Rapportée au PIB, la masse salariale publique tunisienne est la troisième du monde émergent. « Accords salariaux locaux et recrutements incontrôlés l’ont portée à un poids pour l’économie.

Sept cent mille fonctionnaires et assimilés absorbent plus de 15% du PIB. Niveau insupportable, écrivent les auteurs du rapport. En 2016, elle absorbait la moitié des dépenses publiques, les deux tiers des recettes fiscales et représentait trois fois l’investissement public. »

Ajoutons deux boulets supplémentaires : le déficit chronique du système des retraites, de la sécurité sociale (1 % du PIB en 2017) et celui des entreprises publiques.

Les remèdes

Pour revenir à un déficit budgétaire égal à 3 % du PIB et surmonter un pic de dette de 72 % en 2018, il va falloir appuyer sur l’accélérateur des recettes fiscales et sur le frein des dépenses en tous genres.

À court terme et pour contenir le déficit budgétaire à son niveau de 2016, le gouvernement compte sur une meilleure rentrée des impôts due à une reprise du tourisme et de l’industrie des phosphates. La TVA des professions libérales sera portée de 12 % à 18 %. Il n’y aurait plus d’augmentations salariales sans croissance ; les heures supplémentaires seront réduites ainsi que les compléments de salaire.

Les carburants ne seront plus subventionnés et leur prix fluctuera mensuellement en fonction des cours mondiaux à partir de janvier 2018. Le prix de l’électricité doit augmenter de 5 % et celui du gaz de 7 %, sauf pour les tarifs sociaux. L’alcool, le tabac, les produits de luxe et les voitures seront surtaxés.

À moyen terme, le gouvernement entend ramener à 12,1 % du PIB la masse salariale de la fonction publique d’ici 2020. Pour ce faire, il veut centraliser le recrutement au niveau du Premier ministre et mettre au point avec les syndicats une formule de négociation salariale qui prendrait en compte l’inflation, la productivité et la croissance. Seulement 25 % des départs en retraite seront remplacés. Un programme de départs volontaires (entre 15 000 et 18 000) sera mis en place avec l’appui de la Banque mondiale.

Les prescriptions du FMI comportent une liste copieuse de mesures à prendre dont le gouvernement a accepté le principe. On y trouve la nécessité d’une politique monétaire restrictive (taux élevés) et d’une plus grande flexibilité du taux de change, mais aussi un élargissement de l’assiette fiscale, un recours accru aux emprunts domestiques et une priorité donnée à la TVA pour calmer la frénésie de consommation.

Le système des retraites assurées à 80 % des salariés (« système généreux, mais insoutenable avec le niveau de cotisation actuel et l’allongement de l’espérance de vie ») devra être rééquilibré. Cinq entreprises publiques (Tunisair, Steg, Stir, Office des céréales et Régie des tabacs) signeront des contrats de performance avec leurs ministères de tutelle qui devront en contrôler les résultats de près. Le banques résorberont leur stocks de créances douteuses (15,6 % du total des prêts en 2016). La mise en place d’un système de protection des plus vulnérables suppose la constitution d’un appareil statistique pour mieux cibler les aides et les exemptions dont il conviendra de les faire bénéficier.

Ajoutons encore la lutte anti-corruption à compléter, la création d’un guichet unique pour la création d’entreprise à confirmer ou la nouvelle unité dédiée aux grands contribuables à activer.

Au final, le FMI affecte de juger que la dette tunisienne est soutenable dans tous les cas de figures, tout en concluant que « le maintien du soutien de la communauté des donneurs en faveur de la réforme de la Tunisie demeure crucial ». Autrement dit, la Tunisie peut s’en sortir si elle reste sous perfusion et si elle applique les thérapeutiques de son médecin. Sinon…

Compte tenu des périls qui rôdent (terrorisme, Libye, prix du pétrole, ralentissement possible de la conjoncture mondiale, faiblesse du gouvernement, instabilité sociale), la catastrophe n’est pas exclue, même si son éventualité n’est que subliminale dans le document du FMI. En tout cas, celui-ci a débloqué la deuxième tranche du programme mal appliqué, soit 314,4 millions de dollars. Pour qu’on ne l’accuse pas d’avoir tué le patient tunisien, si celui-ci ne respecte pas son ordonnance ?

Pour conclure, il n’est pas inutile d’entendre l’avis d’un expert sur la pertinence des conseils du Fonds et sur celle des promesses gouvernementales : Hakim Ben Hammouda, ancien ministre de l’Économie et des Finances (entre 2014 et 2015). « Je ne pense pas que ce programme permettra d’en finir avec la crise de nos finances publiques. Le gouvernement devra compléter ces mesures, prédit-il. D’autre part, ce projet a été conçu dans une logique de stabilisation et le souci de la croissance et de l’investissement y est peu présent. Or mon expérience me fait dire que la stabilisation seule ne mène nulle part et qu’elle est plus aisée quand il y a de la croissance. Enfin, je vois une contradiction entre le désir de relancer l’investissement public et la demande d’un durcissement de la politique monétaire. »

De surcroît, avec un président et un gouvernement sans stratégie économique claire ni volonté forte, obnubilés qu’ils sont par les arrangements partisans et les échéances électorales, on ne peut pas dire que l’avenir s’annonce rose pour la Tunisie.