L’économie tunisienne présente, cinq ans après le déclenchement de la révolution, de nombreuses vulnérabilités qui pèsent sur son potentiel de croissance. Alors que la croissance était inférieure à 1% en 2015, année marquée par l’impact des attentats sur l’économie, elle devrait connaitre un léger rebond en 2016 à 1,5%, mais en retrait d’un point par rapport aux estimations réalisées en début d’année. Le déficit budgétaire, celui de la balance courante et la dette publique sont des sujets d’attention, tandis que le bilan en termes de réformes du programme d’aide mis en œuvre entre 2013 et 2015 par le FMI est mitigé – et qu’un nouveau programme d’un montant de près de 3 Mds$ a été validé pour la période 2016-2020. Dans ce contexte, il devient urgent de mettre en œuvre les réformes en mesure de relancer la machine économique tunisienne, pourtant identifiées de longue date. Le plan de développement 2016-2020 qui doit être promu auprès des bailleurs et des investisseurs lors de la conférence des investisseurs le 28 et 29 novembre, doit être utilisé comme un outil de mise en cohérence et de priorisation des réformes ; il permettra par ailleurs d’évaluer la capacité d’action du nouveau gouvernement.

I. Une situation économique délicate et des indicateurs peu soutenables à long terme

a. Reprise décevante de la croissance en 2016, limitée par le faible niveau d’investissement dans le pays
Après avoir connu des niveaux acceptables après la révolution (2,3% par an en 2013 et en 2014), la croissance a subi une inflexion en 2015 dans un contexte sécuritaire et social dégradé. Elle s’est toutefois élevée à 0,8% grâce à des résultats exceptionnels dans le secteur de l’agriculture ; essentiellement soutenue par la consommation des ménages et de l’administration. Alors que les prévisions tablaient sur un net rebond en 2016, à 2,5%, la croissance devrait finalement se limiter à 1,5% à la fin de l’année, affaiblie par de mauvais résultats dans le secteur agricole, et dans une moindre mesure dans le secteur des industries non-manufacturières (hydrocarbures notamment). L’économie du pays est grevée par un faible niveau d’investissement et un recul de la productivité des facteurs depuis la révolution qui altèrent la compétitivité et l’attractivité du pays. Les barrières à l’exercice de nombreuses activités et les pesanteurs administratives engendrent des phénomènes de rente. Le système financier finance difficilement l’économie. La croissance pâtit également du développement de l’économie parallèle. L’ensemble de ces facteurs limite la croissance potentielle de la Tunisie. L’inflation, bien qu’elle soit encore élevée, diminue progressivement depuis 2014, se situant aux alentours de 3,5% au premier semestre 2016. Toutefois, l’inflation ressentie par les ménages est plus forte débouchant ainsi sur une perception largement partagée de dégradation du pouvoir d’achat, impression renforcée par la dépréciation du dinar. Le taux de chômage s’élève à environ 15% de la population active, avec des disparités importantes (entre régions, sexes, classes d’âge, niveaux d’études) qui ont alimenté les troubles ayant éclatés dans le centre-ouest du pays au début de l’année 2016 – avec ce paradoxe que le taux de chômage des diplômés dépasse aujourd’hui 30%.

b. Les déficits jumeaux se maintiennent à des niveaux élevés
Le solde de la balance des transactions courantes est déficitaire. Il s’est établi à environ 9% du PIB en 2015, comme en 2014. Si la balance commerciale s’est améliorée sous l’effet de la baisse de la facture énergétique et des résultats exceptionnels enregistrés par les exportations d’huile d’olive, la crise touristique a affaibli très sensiblement le solde courant. Pour 2016, on s’attend à des résultats équivalents – la reprise des exportations manufacturières devant compenser la baisse des exportations de produits agricoles alors que le secteur touristique est toujours en grande difficulté. Malgré ces déséquilibres, les réserves de change de la Tunisie se maintiennent à 115 jours d’importations au début du mois de novembre 2016, à un niveau relativement stable. Cela est permis grâce aux concours financiers extérieurs mobilisés par les bailleurs et par une modification de l’attitude de la Banque Centrale de Tunisie qui intervention moins sur le marché de change pour soutenir le cours du dinar. En conséquence, on a observé au cours de premier semestre 2016 une dépréciation du dinar par rapport à l’euro (-12%) avant de finalement se stabiliser sur les trois derniers mois.

Le déficit budgétaire a augmenté depuis la Révolution : proche de l’équilibre en 2010, il a dépassé 6% du PIB en 2013 avant de décroître à 4,9% en 2014 et 2015. On s’attend à une nouvelle augmentation en 2016. Alors que la loi de finances tablait sur un déficit à 3,9% du PIB, il devrait se situer aux alentours de 5,5% du PIB – en cause, une hypothèse de croissance trop favorable et des difficultés à lever l’impôt. A l’image de la dynamique que l’on observe depuis la révolution, le déséquilibre entre les dépenses d’investissement (en diminution) et celles de fonctionnement (en augmentation, en lien avec la croissance de la masse salariale de la fonction publique) va continuer de se creuser en 2016. Le FMI d’ailleurs fait de la réforme de la fonction publique un axe central de son nouveau programme d’aide. La dette publique tunisienne, qui est passée de 40% du PIB en 2010 à 60% en 2016, est jugée soutenable par le FMI. Cela tient notamment à des maturités relativement longues, et à un taux d’intérêt moyen bas, la Tunisie s’endettant auprès des bailleurs internationaux à des conditions favorables. Cependant, le fait que la Tunisie utilise la dette pour financer des dépenses de fonctionnement et que cette dette soit, pour une large part, libellée en devises avec un risque de change potentiel en fait un point d’attention.

II. Dans le contexte de changement de gouvernement, la continuité de l’action semble assurée

Le gouvernement Habib Essid, qui était en place depuis février 2015, avait repris de nombreux chantiers de réformes structurelles amorcés par la précédente équipe dirigée par Mehdi Jomaa. Mais la priorité accordée aux aspects sécuritaires en 2015 a différé la mise en œuvre de l’agenda des réformes économiques. On peut toutefois mettre au crédit du gouvernement Essid l’initialisation de la réforme des banques publiques dont le portefeuille d’actifs est sinistré, l’adoption des lois sur la concurrence, sur les partenariats public-privé, sur la banque centrale, sur les faillites et la loi bancaire – et cela même si les textes tardent à être appliqués dans la réalité. Au printemps 2016, le président tunisien a proposé la formation d’un gouvernement d’union nationale avec comme mission principale le redressement économique et social du pays. Ce processus a abouti à la formation d’un nouveau gouvernement dirigé par Youssef Chahed à la fin du mois d’août.

A court terme, le premier véritable test en matière économique pour le gouvernement, va concerner l’adoption de la Loi de Finances 2017, actuellement en discussion à l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP) – avec des mesures en matière de fiscalité et de maitrise des dépenses principalement. A plus long terme, le nouveau gouvernement devrait reprendre à son compte, en tant que cadre cohérent d’intervention, le plan de développement 2016-2020 élaboré par l’équipe sortante. Le plan qui propose une inflexion du modèle économique, privilégiant la reprise de l’investissement, doit être promu auprès des investisseurs et des bailleurs lors de la conférence des investisseurs des 29 et 30 novembre. Préalablement, le Parlement a adopté une loi d’investissement visant à moderniser et à rationaliser le cadre juridique de l’investissement en Tunisie.

III. A moyen terme, l’enjeu majeur porte sur l’accélération des réformes grâce au soutien des bailleurs

Le programme pluriannuel (2016-2020) négocié avec le FMI et approuvé en mai 2016 qui prévoit de mobiliser près de 3 Mds$ de concours sur l’ensemble de la période est, avec le plan 2016-2020, un outil de définition et de priorisation des réformes à adopter en vue d’une mise en œuvre effective et efficace. Ce programme est un catalyseur pour affermir l’action des bailleurs multilatéraux et bilatéraux qui, en dépit de décaissements lents, notamment pour ce qui concerne l’aide-projet, restent très mobilisés pour accompagner la Tunisie dans sa transition économique. L’amélioration de l’environnement des affaires est un impératif pour restaurer la compétitivité et l’attractivité de l’économie tunisienne. Il importe que les réformes envisagées qui seront adoptées soient effectivement appliquées et s’appuient sur une concertation avec les partenaires sociaux et plus largement la société civile.